· Amine ATTOU
Couper des queues d'aronde à la scie japonaise
C'est la première fois qu'on scie sans avoir droit à une reprise. Sur une coupe à la cote, une pièce trop longue se recoupe. Ici, chaque passage de denture enlève une matière qui appartiendra au joint fini.
Ce qu'une queue d'aronde demande de plus qu'une coupe à la cote
Quand vous tronçonnez un tasseau, la saignée part dans la chute et personne ne la revoit jamais. Sur un assemblage, c'est l'inverse : les deux parois que la lame vient d'ouvrir sont exactement celles qui vont se toucher. Elles portent la colle, elles restent visibles sur le champ de la pièce, et le moindre écart devient un jour qu'aucune finition ne referme.
Cela change deux choses. La précision demandée n'est plus celle d'une longueur mais celle d'un plan : le trait doit rester droit sur la largeur de la pièce et dans son épaisseur, alors qu'on ne voit qu'une de ces deux directions à la fois. Et le côté du trait devient une affaire de contact, pas de cote : la saignée doit tomber entièrement dans le déchet, sinon la queue est plus mince que son logement et l'assemblage bâille au premier montage.
La règle générale du côté à scier est traitée dans de quel côté du trait scier. Elle s'applique ici avec une conséquence de plus. La deuxième pièce n'est pas tracée à la règle : on la marque au contact de la première, une fois celle-ci sciée. La ligne obtenue porte donc déjà l'épaisseur de la pointe qui l'a tracée, et scier dessus enlève de la matière deux fois au même endroit.
Ce que la coupe tirante change au tracé
Une lame qui coupe en tirant travaille en traction. Elle ne peut pas flamber sous l'effort, donc elle reste fine, et une lame fine ouvre une saignée étroite. Sur un assemblage, cette étroitesse se traduit très concrètement : la lame se guide dans son propre rail au lieu d'y flotter.
Elle change aussi ce que vous voyez pendant la coupe. Une lame épaisse se tient haut et masque la zone qu'elle attaque ; une lame fine laisse le poignet passer plus bas, et le trait reste sous les yeux pendant toute la descente. Sur une queue d'aronde, ce détail décide du résultat, parce qu'on corrige l'inclinaison en permanence à l'œil et qu'une ligne cachée ne se corrige plus.
Le tracé gagne du coup à être marqué plutôt que dessiné. Une pointe à tracer laisse une entaille dans laquelle la denture peut se poser, ce qu'un trait de crayon ne fait pas. Sur les faces de bout, où la mine bave et s'efface au moindre frottement, c'est la seule manière d'avoir encore une ligne lisible au troisième passage. Le trait d'arasement se prend au trusquin réglé sur l'épaisseur de la pièce d'en face, et il se reporte sur les deux faces et sur les deux chants avant de commencer.
Placer la pièce, placer son corps
La pièce se met debout, serrée court, la partie à scier dépassant le moins possible du mors ou de la cale. Une pièce qui vibre transmet tout à la lame et le trait ondule sur toute la descente. Serrer court est le premier réglage, avant même le geste.
La lame coupe en revenant vers vous. L'effort utile va donc dans le sens du corps, ce qui a deux conséquences. La première est un confort : on tire dans l'axe de l'avant-bras, l'épaule reste basse, et le geste peut rester lent sans devenir fatigant, ce qui est exactement ce qu'on demande ici. La seconde est une règle de sécurité qui ne souffre aucune exception : la main libre ne se met jamais devant la denture ni sur le trajet de la lame. Elle reste en arrière ou au-dessus de la coupe, posée à plat sur le dessus de la pièce. C'est le serrage qui tient la pièce, pas les doigts, et une pièce trop petite pour être serrée se scie contre une cale serrée à sa place.
Placez-vous enfin de façon à voir le trait de face, l'œil au-dessus du plan de coupe et non de côté. Vu de biais, un trait incliné paraît droit et un trait droit paraît incliné : beaucoup de dérives viennent de la position de la tête, pas du poignet.
L'amorce, sur l'arête du bout
C'est le moment qui décide de tout le reste. Les premiers passages creusent un rail, et la lame suivra ce rail jusqu'à l'arasement quoi qu'on fasse ensuite. Les causes générales de dérive sont détaillées dans scier droit sans dévier ; sur un assemblage, deux points s'ajoutent.
Le premier : on amorce sur l'arête la plus éloignée, pas au milieu de la face de bout. Posez la lame presque à plat, l'inclinaison de la queue déjà prise, et tirez deux ou trois fois sans appuyer, en ne coupant que ce coin. Vous obtenez une entaille courte qui contient déjà l'angle voulu et qui va guider le reste. Une amorce prise à plat au milieu de la face n'a rien pour se tenir, et elle glisse.
Le second : on ne pousse pas. L'aller ne sert qu'à ramener la lame en position. Une lame fine poussée dans une entaille étroite se met en compression, elle se voile, et elle ne redevient pas droite. Sur une coupe à la cote, une lame voilée coûte une recoupe ; sur une queue d'aronde, elle laisse une face creuse, et deux faces creuses ne se touchent que par leurs bords.
Suivre deux traits à la fois
C'est la difficulté propre à cet assemblage, et celle qui n'existe sur aucune autre coupe. Il y a une ligne sur la face, qui donne l'inclinaison de la queue, et une ligne sur le bout, qui donne l'aplomb dans l'épaisseur. La lame doit respecter les deux, et il est impossible de les regarder en même temps.
La méthode d'atelier consiste à ne jamais essayer. On descend d'abord le coin le plus éloigné en ne suivant que la ligne du bout, lame inclinée. Quand ce coin est descendu, on redresse progressivement la scie pour ramener le trait à l'horizontale : l'entaille déjà ouverte tient la lame, qui ne peut plus s'écarter de la ligne de la face. Le reste de la descente se fait à plat.
Deux repères pendant cette descente. Regardez le trait, jamais la lame : une lame brillante attire le regard bien plus qu'une ligne grise. Et contrôlez la face cachée, celle que vous ne voyez pas depuis votre position. Une lame peut être parfaitement sur la ligne du dessus et sortir à côté en dessous.
S'arrêter net à la ligne d'arasement
La profondeur est l'autre endroit où l'assemblage se gagne ou se perd. La coupe s'arrête exactement sur le trait d'arasement, sur les deux faces, et pas un passage de plus.
Une lame sans barre de dos ne pose aucune limite mécanique : elle coupe sur toute la hauteur de la lame, sans limite de profondeur. C'est un avantage réel dès que la pièce est épaisse, puisque rien ne vient buter en cours de descente. Ce que change une barre métallique sertie sur le dos d'une lame est expliqué sur notre point sur les scies à dos. La contrepartie d'une lame libre est qu'aucune butée ne vous arrêtera à votre place : la discipline est visuelle, et elle se prépare avant de scier.
Trois façons de la tenir :
- Marquer l'arasement au trusquin, assez franchement pour le voir arriver, et pas au crayon. Une ligne incisée se voit au fond d'une saignée ; un trait de mine, non.
- Ralentir sur les derniers passages et compter les allers-retours plutôt que forcer l'allure. Les trois derniers se font au poids de la lame, sans aucune pression.
- Finir les deux angles séparément. La saignée arrive presque toujours plus bas d'un côté que de l'autre. On descend le côté en retard en fin de coupe, la scie posée à plat sur ce seul coin, plutôt que de continuer à plein et de dépasser de l'autre.
Une saignée qui franchit la ligne d'arasement se voit sur la pièce finie, dans le fond de l'entaille, et ne se rattrape pas. Une saignée qui s'arrête un cheveu avant se rattrape au ciseau en une minute. Le choix, à ce moment précis, n'est pas symétrique.
Dégager le déchet, puis présenter
Le sciage ne fait que la moitié du travail. Le bois pris entre deux traits part au ciseau, en attaquant depuis les deux faces vers le milieu et jamais d'un seul côté de part en part : la dernière fibre éclate toujours du côté par lequel l'outil sort. Le mécanisme est décrit dans éviter l'éclat en sortie de coupe.
La denture ne travaille d'ailleurs pas de la même façon selon la coupe. Les joues d'une queue descendent dans le sens du fil : c'est de la refente, une denture aux dents plus espacées y avance plus vite sans se charger. L'arasement coupe en travers du fil et demande la denture fine, celle qui laisse les parois les plus nettes. La différence est expliquée dans sens du fil ou travers.
Présentez ensuite à sec, sans colle, et sans forcer. Un assemblage qui entre au maillet à sec entrera en fendant une fois la colle posée, parce que la colle gonfle les fibres. S'il est trop serré, on reprend au ciseau du côté du déchet, jamais sur la face sciée : cette face est la référence. Une queue qui dépasse après collage se recoupe au ras une fois la colle sèche, geste détaillé dans araser une cheville au ras.
Les erreurs qui empêchent l'assemblage de fermer
- Avoir scié sur le trait au lieu de le raser. La saignée a mangé la moitié de sa largeur dans la queue. Le jour qui en résulte fait exactement cette largeur, et il est identique sur toutes les queues, ce qui le rend d'autant plus visible.
- Avoir dévié dans l'épaisseur. Le trait est parfait sur la face visible et penche à l'intérieur. L'assemblage entre de quelques millimètres puis bloque, et rien ne le laissait deviner tant qu'on n'avait pas présenté.
- Avoir dépassé la ligne d'arasement. L'assemblage ferme, mais un trait de scie court au fond de l'entaille et reste lisible sur le champ de la pièce une fois la finition posée.
- Avoir reporté le tracé sur une pièce qui bougeait. Le report se fait pièces serrées l'une contre l'autre. Un déplacement d'un demi-millimètre pendant le marquage se retrouve intégralement dans le joint, et il ne se voit sur aucune des deux pièces prises séparément.
- Avoir appuyé à l'aller. La lame s'est voilée dans son rail et la face sciée est légèrement creuse. L'assemblage paraît fermé et il ne colle que sur deux lignes.
- Avoir forcé au montage d'essai. Les fibres écrasées ne reviennent pas. L'assemblage entre au deuxième essai, mais il est devenu lâche.
Quelle lame prendre pour ce travail
La différence entre nos formes se joue ici sur deux points : la denture disponible pour chaque type de coupe, et ce que le dos de la lame touche pendant la descente.
| Ryoba | Kataba | |
|---|---|---|
| Joues, dans le sens du fil | côté refente dédié | denture unique |
| Arasement, en travers du fil | côté fin | denture unique |
| Dos pendant la descente | une denture, qui peut frotter | lisse, rien ne touche |
| Largeur de lame | deux tranchants à loger | plus large, vrille moins |
| Recouper une queue collée au ras | non | oui |
La Ryoba a pour elle la denture juste à chaque coupe : on descend les joues avec le côté refente, on retourne l'outil dans la main et on arase avec le côté fin. Sa limite est écrite sur sa propre page : quand la lame descend dans une entaille étroite, la denture opposée frotte contre le bord, et sur un assemblage ce bord est une face finie.
La Kataba répond exactement à cela. N'ayant de dents que d'un seul côté, son dos est lisse et rien ne touche les parois du trait pendant la descente. Sa lame, plus large parce qu'elle n'a qu'un tranchant à loger, vrille moins sur une pièce épaisse, ce qui est l'aplomb qu'on cherche à tenir ici.
Les deux ensemble couvrent la totalité du travail : la Ryoba pour avoir la bonne denture des deux côtés, la Kataba pour les descentes où le dos ne doit rien marquer et pour la finition à ras. Les deux se composent ensemble au palier de deux lames, sans avoir à commander deux fois.